Le monde de la grande distribution est déjà réputé pour ne pas être des plus agréables pour ses travailleurs, dans les supermarchés ou les entrepôts, mais le choc de la pandémie n'a fait qu'intensifier les tensions préexistantes dans ce milieu hyper-hiérarchisé et guidé par le profit à tout prix.

Je suis un étudiant, comme beaucoup, je dois travailler pour payer mon loyer. L'arrivée du Covid-19 a bouleversé bien des choses, elle n'a toutefois pas poussé les propriétaires à un quelconque effort de « guerre », puisqu'il paraît que nous étions en « guerre ». J'ai donc continué à travailler entant qu'employé libre service/caissier tout en ayant conscience de prendre des risques pour ce qui n'était considéré jusque là que comme un sot métier par beaucoup. Je dois bien reconnaître que j'ai également continué par dévouement pour l'intérêt commun. En voyant le personnel hospitalier gérer héroïquement la crise et ce malgré les moyens dérisoires qui leur sont octroyés, je voulais jouer mon (petit) rôle pour aider la communauté à traverser cette crise.

 

Aïcha, caissière Carrefour Saint-Denis, morte des suites du Coronavirus.Il faut reconnaître qu'aux premières semaines de confinement, les grands discours m'encourageaient dans cette vision. D'un jour à l'autre, tous les métiers dénigrés, méprisés et sous-payés mais pourtant essentiels, les éboueurs, les agents d'entretien, les caissiers, tous sont devenus la « première ligne », le front, aux côtés des soignants. Les dirigeants nous félicitaient, nous apportaient leur soutien, les gens applaudissaient à leurs fenêtres. Dans le milieu de la grande distribution, quasiment tous les PDG des grands groupes ont même fait miroiter des primes de 1000 à 2000€ aux employés mobilisés pendant la crise. A la mort de la première caissière : Aïcha (photo), en Seine-Saint-Denis fin mars, les patrons se sont prétendus profondément touchés par la tragédie, les grands mots promettaient des protections, et un soutien sans faille aux employés.

 

Maintenant que les phases de déconfinement s'amorcent, il est temps de revenir sur toutes ces promesses et ces paroles. Je suis salarié d'un Carrefour City, franchisé. J'étais présent les jours suivant l'annonce du confinement : des hordes d'égoïstes se sont ruées sur les produits de première nécessité, en privant les plus vulnérables. Mon magasin a connu sur ces jours là une hausse du chiffre d'affaire journalier d'environ 50%, de quoi amortir largement les potentielles pertes liées aux ruptures et aux baisses de fréquentation des deux premières semaines. Inutile de le préciser, nous n'étions pas protégés le moins du monde sur les 3 premières semaines du confinement, pas de gant, pas de masque, simplement des consignes de sécurité : ne pas s'approcher des clients, être vigilants. Consignes absurdes s'il en est, rester à un mètre de distance des clients dans des allées qui en font à peine plus. Des situations complètement absurdes en ont découlé : un malvoyant et malentendant a ainsi été réprimandé par ma direction pour s'être approché trop près de moi pour me demander un renseignement. Rapidement, quatre collègues sont arrêtés, avec les symptômes du Covid, sur une grosse trentaine d'employés. Aucun n'a été testé, fort heureusement aucun n'a vu sa santé se détériorer. Toutefois, aucune information de la direction : ce n'est qu'en parlant entre collègues que nous avons appris les raisons des absences. J'ai travaillé avec deux des cas suspectés, pourtant, aucun renseignement ne m'a été donné, au mépris total des personnes que j'aurais moi-même pu contaminer.

 

Avec ces premiers cas arrivèrent les premières sécurités fondamentales : vitres de plexiglas devant les caisses, masques et gants (qu'il a fallu réclamer), gel hydroalcoolique et désinfectant, et avec ces mesures, leur lot d'absurde. Lorsque nous avons recommencé à vendre du gel hydroalcoolique, nos propres flacons arrivaient à leur terme. Une collègue a alors demandé à une supérieure à en avoir d'autre, ce à quoi elle s'est vue répondre que maintenant que nous en vendions, elle n'avait qu'à en acheter. Derrière les soutiens affichés, nos patrons n'ont fait que continuer à assouvir leur soif de profits, aux dépends de leurs employés. Ainsi, beaucoup de mes collègues sont partis au début de la crise, comment le leur reprocher, beaucoup ont eu peur, et rien n'était fait pour dissiper cette crainte. Nous nous sommes vite retrouvés en sous-effectifs, avec des pressions toujours plus fortes venant de la hiérarchie. Faire plus avec moins, nous nous sommes forcément retrouvés à faire des heures supplémentaires, évidemment non payées (mon magasin n'a pas d'antenne syndicale pour défendre ses salariés, le patron se montrant évidemment particulièrement peu arrangeant avec celles ou ceux qui auraient l'idée d'en monter une).

 

Enfin, cerise sur le gâteau : la prime de 1000€. Mes espoirs ont vite été douchés. Nous sommes franchisés : par conséquent, nous ne la verrons pas a priori. La stratégie de la franchise est longue à détailler, ce qu'il faut en retenir, c'est que le groupe Carrefour tire un maximum de profit sans les risques qui sont liés à un magasin officiel. Pas de prime de 1000€, et évidemment aucun geste de notre patron, qui gère pourtant l'un des magasins qui marche le mieux de la ville. Simplement plus de pression et d'exigences, sans reconnaissance. Entant que jeune, j'ai été partiellement consolé par l'annonce du Premier Ministre Edouard Philippe du versement d'une prime de 200€ pour les étudiants modestes. Là encore, mes espoirs ont été balayés : je touche bien les APL, mais étant étudiant je ne conviens pas à ce critère, et je n'ai pas perdu mon travail, donc je ne réponds à aucun critère. Moi qui me suis échiné à continuer à jouer mon rôle, j'en sors simplement fatigué, avec à peine un « merci » de mon patron, exclu des quelques miettes que laisse le gouvernement (200€ pour quelques 800 000 jeunes représentent 160 millions d'euros, une broutille par rapport aux 20 milliards d'euros accordés aux grandes entreprise dans le plan d'urgence de Macron). Aucun coup de pouce, aucune gratification, rien.

 

J'ai probablement manqué bon nombre de faits éloquents. Mes collègues caissiers et caissières sauront compléter ce triste panorama. Aujourd'hui, je sors de la crise avec de la colère, une colère dirigée vers la bourgeoisie, celle qui m'a exploité pour éviter de trop ressentir les conséquences de la pandémie. Car c'est bien le sentiment amer de l'exploitation qui me reste, après ces deux mois. Je serai donc dans la rue, aux côtés du personnel soignant, aux côtés des travailleurs, pour renverser un système qui prend les classes populaires pour de la chair à canon, exploitable à souhait.

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